45.0

Comme si Michel Onfray, qui lui aussi a fait ses études à Caen, avait lu mon précédent chapitre, voilà qu'il a mis sur ma route, comme une réponse, son texte-manifeste, le Pur plaisir d'exister.
Il s'agit en réalité d'une série de trois conférences que le philosophe hédoniste normand myope et athée a donné à Paris au début des années 2000.
Il y détaille l'essentiel de sa pensée.
La deuxième conférence est consacrée à la morale.
Et pour Onfray, la morale doit être esthétique.
Il prend pour point de départ la révolution de Duchamp, qui, en 1917, expose un urinoir comme une oeuvre d'art.
(pour écouter l'extrait de la conférence, cliquez sur la flèche - écoutez en entier, si, si !)
45.1
Voilà : avec Duchamp, c'est "la mort du beau kantien, la mort du beau".
Mais qu'est-ce que c'est, déjà le beau kantien ?
"Le beau est ce qui plaît universellement, et sans concept" selon Kant, nous rappelle Onfray.
Or, dit-il, "le beau est surtout avec concept".
On voit bien ce qui sous-tend tout ça : pour Michel Onfray, le bonheur, la sagesse doit se trouver ici et maintenant, avec cette vie.
Comme Duchamp trouve son urinoir.
Ces petits extraits limpides et enthousiastes m'ont replacé l'art contemporain dans un contexte philosophique qui permet de le commenter plus justement, je trouve.
Ces idées de la mort du beau, de "faire de sa vie une oeuvre d'art" sont séduisantes, mais il me reste une question à laquelle Michel Onfray ne répond pas.
Pourquoi, devant telle ou telle oeuvre, je me dis : "c'est beau" ?
Pourquoi cette oeuvre me semble-t-elle, tout à coup, ici et maintenant, et avec concept pourquoi pas, remplir je ne sais quel désir ?
45.2
Parmi toutes mes lectures, personne n'y répond, à cette question.
Si le beau universel n'existe plus, si le beau même est mort, d'où vient mon émotion devant un tableau ?
Je cherche, je cherche, mais les historiens de l'art n'ont pas la réponse ou du moins n'évoquent même pas cette affaire. Les artistes n'en parlent pas non plus. Les articles de journalistes ou de critiques, évidemment non. Les amateurs d'art ? Pas plus.
Je dois être particulièrement décalé, ringard et pas du tout artiste-d'aujourd'hui si je suis décidément le dernier à me la poser.

