42.0

Beaucoup d'entre vous l'attendaient.
La réponse d'Alcarr Iceol m'est parvenue.
C'est avec le rose aux joues que je vous annonce que c'est le plus formidable résumé qui soit du projet que vous avez la gentillesse de régulièrement consulter ici.
Que le sieur me pardonne si je l'ai vexé quant à son sexe et à la qualification de son art. Malgré sa juste colère il m'a en quelques lignes percé à jour avec une bienveillance et une acuité qui m'enchante.
Lisez, lisez. S'il n'y avait trop de compliments à mon égard, je vous dirais bien que sa lettre est un régal.
42.1
Good Morning, Sir g.
Vos réponses sont admirables, et formidablement promptes, Sir G. C'est une des caractéristiques que je vous préfère. Vous avez les nobles qualités qui font de vous un homme d'avenir. Vous avez l'innocence, qui justifie en même temps votre sérieux et votre désinvolture ; une efficacité joyeuse et certaine; et un goût pour l'aventure sans arrière pensée, ce qui vous honore. Vous jouez, vous jouez même gros, et vous assumez tout. C’est une belle posture. Les reflets de votre âme, sur Internet, ont chatouillé ma curiosité, et ce n'est pas sans un respect profond pour la structure et la teneur de votre pensée que je m'adresse à vous.
Vous nous fîtes la joie d'ouvrir dans l’espace vôtre une fenêtre pour notre travail, soyez-en remercié. L'expérience, déroutante, nous indigna tout d’abord : vous révélâtes un sexe d'Alcarr, nous qui par pudeur mettions tant de soin à le cacher! « Ce type est une photographe rennaise » : "Allez vous faire foutre. Je ne suis pas photographe, et encore moins une fille. Faut-il que je vous admire pour ne pas vous avoir déjà arraché la tête ! Allez, va seulement pour artiste - si tant est que nous parvenions vous et moi à donner un jour à ce mot une définition qui nous satisfasse." … Enfin ce qui est fait est fait ! Et comme disait Shakespeare, réincarné tout à l'heure en Patrick Poivre d'Arvor, "Ce qu'on ne peut éviter, il faut l'embrasser". Je vous embrasse donc, entre les sourcils s'il vous plait, à l'endroit où se nichent les marques du souci, ou le passage des anges.
Permettez-moi maintenant de reprendre doucement votre lettre, point par point, et de cheminer sans but avec vous dans l’espace de votre propre pensée.
1.
« Et si j'ai en partie découvert, de l'intérieur et dans mon coin, comme je me l'étais promis, cette démarche de poser des couleurs sur une toile, je n'ai cependant toujours pas compris la peinture. »
Les premiers hommes « soufflaient » la couleur sur la paroi des cavernes. La lumière du jour ne leur était pas nécessaire. Ils projetaient, en dehors d’eux-mêmes, et sans s’interroger, ce qui les habitait tout entiers. Les bêtes, la dangerosité des bêtes, la joie des petites proies, leurs courses, l’expérience vitale et simple du monde. Alors, recouvrir la toile de blanc par-dessus les couleurs, est-ce remettre les draps sur le lit, cacher notre humanité, notre adolescence farouche, nos nuits de dépucelage ?
2.
"Alcarr, ma toile est le champ de mes expérimentations.
Elle est absolument fichue pour le monde. Elle ne questionne pas la société, ne représente rien du tout, même pas mes sentiments. Elle n'est pas exemplaire, n'a aucune ambition de beauté ou de laideur, ne cherche pas à révolutionner quoi que ce soit. " :
Question : alors, pourquoi une toile? Comme vous l’avez approché, ce châssis, comme un renard, chaque jour un peu plus près… Quel désir! Quelle lourdeur sacrée! Dieu que l'objet est lourd de ses représentations! Et pourtant, je vous suis bien, la toile de jute, pointée sur un châssis, et à recouvrir, n’est pour vous qu’un point d'ancrage, tout léger. Et d'abord définie par sa fonction.
Mais précisément, la fonction, vous la renouvelez. Et c'est là que le projet m'intéresse. Car enfin, vous le dites vous-même, "oubliez ma toile". Je rejoins la vision que vous avez de votre travail. Avec une nuance cependant. Je ne vois pas votre toile comme le "prolongement ou représentation" de la démarche entamée ici-bas sur votre blog. Le geste ne prévaut-il pas à votre pensée? N’est-ce pas lui qui vous guide, et non l'inverse ? N’est-il pas la barque sur laquelle votre pensée peut aller, sans sombrer dans les affres de sa propre prolifération ? Voyez comme vous êtes organisé, méthodique. Un vrai petit Descartes! « Je peins donc je suis. » Le geste, sur votre toile, vous libère. Libère votre pensée, lui donne du grain à moudre.
3.
« La toile que j'ai créée tourne à vide : nourrie de mes réflexions théoriques, elle renvoie vers... mes réflexions théoriques. »
Mais vous le découvrez l’enjeu de la toile-miroir va plus loin que votre modestie ne vous le laisse entrevoir. Vous chancelez un peu, à cet endroit de votre pensée ; la terre se dérobe, à cet endroit de votre espace mental. Vous le savez. Car entre votre toile et vous-même, il y a des écrans. Les nôtres.
Où sommes nous, où sommes nous ? Que faites-vous de nous, Sir g ? Nous ne sommes que rarement devant votre toile en tant qu’objet fini. Nous n’avons accès à votre toile « en train de se faire », que pour les plus passants d’entre nous.
Mais à nous, vous accordez une autre page blanche à écrire, le carré blanc de « contact » nous appartient, comme espace d’expérience possible. La boucle est bouclée. Au carré blanc de la jute correspond au carré blanc de la page de jimdo, qui correspond au carré blanc du « contact ». Tu peins, ça filme, vous écrivez, nous vous écrivons. Pour qui l’expérience est-elle déroutante maintenant? Me trompé-je en pensant que vous avez ressenti, pendant ce moment de peindre, ce « street-art » non sans rire, que votre place n’est pas à cet endroit-là, et que, pour compléter votre travail, vous aviez besoin de la caméra et d’Internet ? La toile de jute pour vous juste un chaos, un mur pour balles de tennis, mur où vous fusillez votre érudition par l’expérience. Carré blanc sur carré blanc sur carré blanc. N’allez pas plus loin : peignez, filmez, écrivez. La page de jimdo, page blanche, nous vous y attendons.
4.
La question de l’image du monde.
A la page blanche de votre écran fait écho l’étendue sans repère de votre châssis, que vous effacez sans cesse. D’aucun pensent que vous bavardez trop, dieux ! pour combler quels vides ? J’ai cru, un temps, qu’au fond vous n’étiez pas peintre mais écrivain, mais il ne s’agit pas tant d’être peintre que d’être artiste, pour vous ; vous déplacez le champ de mes premières interrogations.
Cette question de l’image du monde est une question cruciale, je le crois fermement Sir g. A cause de l’éclatement de notre monde. Car nous devons faire avec la relativité. Aussi quel étonnement qu’une toile de jute cherche se rapprocher de la toile Internet, rassemblant ici de façon rassurante deux éléments du monde ? Le fantasme du classement (auquel d’ailleurs vous avez joué) n’est-il pas tenu par le merveilleux idéal de l’unité ? Vous sentez, en filigrane de votre démarche, qu’aujourd’hui le spectateur a le choix. Etre devant la toile de jute ou être dans la toile d’Internet. Non, pas devant l’écran, juste à côté de vous. Au musée, le peintre est loin ou mort. Sur Internet, il est à portée de clic. L’immédiateté, l’accessibilité change tout, et vous en avez l’intuition. Le musée meurt. Pas la peinture. Elle s’en va en riant de ses murs et de ses gardiens noirs. La toile d’Internet, nous la tissons à notre guise, à l’instinct. L’instinct, vous vous rappelez ? Internet est une vraie opportunité d’être libre, et de se rencontrer. Internet c’est la vie appliquée à l’abstraction de nos vies urbaines, Internet permet la médiatisation de l’expérience. Y compris entre les « artistes » et ceux qui aiment.
Sir g., vous avez découvert que la peinture n’est pas morte ; à cause de vos doigts, qui en ont le souvenir aigu. Vos mains ont caressé la toile, ont fait l’amour avec elle, et on vous a vu faire. Pudiquement, vous avez éteint la lumière pour mieux embrasser votre travail. Nous avons tant ressenti d’enfance, de désir, de voracité, de prévenance, de joie, et de peur lorsque vous vous êtes jeté à l’eau comme on dit. Quel courage ! Qui vous remerciera assez pour cela ? Qui, du monde, vous comblerait en vous disant que votre travail est remarquable et donne de la joie?
« La toile que j'ai créée tourne à vide : nourrie de mes réflexions théoriques, elle renvoie vers... mes réflexions théoriques. » Non, vous le dites vous-même, votre toile n’est pas une « image du monde », car elle n’a pas la beauté, les infinis, qui s’acquièrent avec le travail, et le sens de la synthèse, et le lâcher-prise. Et merde aux andouilles, et au bal des marquis de l’art content pour un, qui ont tout massacré, jusqu’à la beauté, jusqu’à la poésie. En revanche, le film, partagé, de votre expérience d’aveugle, est très beau, au sens où, nous amenant aux sources même du geste pictural, il montre ce qu’il y a de plus essentiel, dans la toile en train de se faire. La peinture est un acte d’amour. Elle est silencieuse tellement, qu’elle peut même se laisser transformer en danse, et rejoint la caresse. L’enregistrement vidéo de vos gestes a parlé bien plus que vous ne sauriez le faire en 100 pages de jimdo.
5.
Voila, ce que j’aurais écris dans l’espace « contact ». Vous aurez sûrement à faire le tri, c’est trop long. J’aime votre travail, il me parle, et me donne envie de parler encore avec vous. Et nous aurions sans doute encore d’autres choses à nous dire, n’est-ce pas ?
Mais maintenant, - et cette question est encore formulée pour vous -, quel rapport entretenez-vous avec votre toile ? Votre châssis est-il pour vous un territoire, votre territoire ?
Est-ce que je peux peindre sur votre toile ?
Je vais attendre, maintenant, vos fenêtres prochaines.
Recevez mes plus sincères salutations, cher Sir g.
Votre dévoué,
Alcarr Iceol.
42.2
Cher Alcarr, vous avez magistralement répondu.
Beaucoup de choses, dans ce que vous m'avez écrit, n'appellent pas commentaire.
Les autres feront l'objet d'une prochaine réponse, je vous le promets.
En attendant, permettez-vous de vous rendre votre chaste baiser et de vous convaincre de ma solide amitié.
Vôtre,
G.

