12.1 L'affaire du châssis - 4


12.2 L'affaire du châssis - 5

Comme vous l'avez je l'espère compris, j'ai acquis un châssis. Un beau, lin moyen, 90x90 et tout. Comme dans mes rêves. Et ceci, d'un manière que je n'aurais pas soupçonné.

 

Lisez plutôt :

 

Alors que je me promenais, le front haut et le pas leste, vers les magasins nantais de vêtements classes-comme-moi, avec mon toujours élégant ami Manou-j'habite-dans-un-duplex-à-deux-pas-du-château, voilà que nous longeons un moment un magasin que dis-je une caverne d'Ali-Baba de matériel pour apprentis Léonard. Bigre, me fis-je à moi-même. Essayons d'y entrer, car on ne sait jamais. Ce que, nonobstant, je dis à mon compagnon de promenade : "Bigre, Manou, essayons d'y entrer, veux-tu ? Car, poursuivis-je, comme on dit : on ne sait jamais".

Ce que disant, Manou accepte avec la bonne volonté qui le caractérise : "oui !", fit-il.

D'une démarche assurée, les mains dans les poches comme si nous savions exactement ce que nous faisions, nous franchissons alors la porte d'entrée de ce repaire de post-raphaélites.

 

L'endroit est décoré de dizaines de petits cartels jaunes indiquant : "- 30 %" ou "soldes sur les pastels". Encouragé par ces messages bienveillants, je m'avance, bien décidé à croquer à pleines dents dans la pomme de l'Art avec un grand A.

C'est à ce moment précis qu'une voix féminine atteint mon élan : "vous regardez ou je peux vous aider ?" C'était une vendeuse.

12.3 L'affaire du châssis - 6

Je vous l'avoue, il s'en est fallu de peu que je m'emporte et que j'envoie balader sur cette importune ses pastels à moins cinquante pour cent.

Mais, pris de je ne sais quelle bonne grâce, ou poussé par l'intuition qui ne me quitte jamais, je décide de répondre.

 

"Oui, vendeuse. Je suis à la recherche d'un châssis". Le coup était bien amené. Et, pour l'achever, je lui précise : "un châssis carré."

Hé, hé, j'étais fier de ma réponse, sûr qu'elle allait, dépitée, me dire quelque chose comme : "ah ça, nous n'en avons pas" et penser "Ciel, que ce jeune homme est beau d'assurance et artistiquement plein d'exigence !"

 

Au lieu de ces réponses logiques, cette dame me lance : "c'est au fond du magasin, suivez-moi".

Re-bigre.

 

Arrivé au lieu sus-nommé, mon dieu il me fallait bien reconnaître que c'était elle qui avait raison : des châssis, le magasin en avait bien, au fond. Et des carrés.

Et de toutes les dimensions dont un futur Picasso peut rêver.

 

Je me jette sur les châssis 90 x 90, les soupèse, les caresse de ma main, m'aprête à m'agenouiller quand une nouvelle fois, la voix, la même, m'interrompt : "quelle dimension il vous faudrait ?"

Sur le même ton faussement badin, je lâche un "quatrevingts-dix par quatrevingts-dix". Et assène sur le champ : "plus c'est gros plus c'est beau".

12.4 L'affaire du châssis - 7

La vendeuse est hors d'elle. Cette fois-ci, je l'ai eue. Elle a juste le temps de soupirer : "Ils sont ici" et part se cacher pour pleurer, avant - tout de même - d'articuler un "je vous laisse regarder" de circonstance.

 

Je regarde Manou. Nous échangeons un regard complice. Cette fois, c'est la bonne, mon châssis, je l'aurais.

 

Je vous passe les détails de mes hésitations quant au grain ou à la composition de la toile. Ce qui est important, c'est que vous sachiez qu'à peine cinq minutes après, je sortais du magasin avec, sous mon bras, ma Trouvaille.

 

Je dispose désormais de 90 centimètres par 90 centimètres de lin moyen "tradition de la qualité" à couvrir de ma peinture.